À la rencontre de Coralie, animatrice de la Marche du Temps profond
En ce début d’année, nous avons souhaité partir à la rencontre de nos animateurs et animatrices de la Marche du temps profond que nous avons formé·es. Tout d’abord pour savoir ce que leur pratique leur apporte, comment elle évolue et se consolide. Mais aussi pour faire connaître la belle communauté d’animateur·ices de la Marche du temps profond, qui continue à s’étoffer.
Ce mois-ci, nous donnons la parole à Coralie, formée en 2025 et déjà riche d’une belle expérience de terrain. Entre émerveillement, adaptation permanente et rencontres inattendues, elle partage ce que la marche transforme en elle… et chez les participant·es.
Une plongée sensible dans la pratique, à découvrir à travers son interview.
Comment décrirais-tu la Marche du Temps profond à quelqu'un qui n'en a jamais entendu parler ?
Pour moi, la Marche du Temps profond est une expérience immersive, une marche interactive qui nous permet de prendre conscience de notre relation à la Terre et de notre impact par rapport aux enjeux actuels. J'aime mettre en avant que c'est une marche non seulement guidée mais également contée : on raconte une histoire aux participants pendant qu'ils marchent. Mais c'est aussi une expérience immersive. En effet, durant la marche rythmée par les stations, une série d’activités viennent progressivement se greffer et les animations qui engagent le corps permettent à la mémoire kinesthésique d’ancrer les informations, riches et denses, qui sont fournies durant la marche.
Une marche transformative pour questionner, pour comprendre, pour vivre notre relation à la Terre à travers le temps.
Qu'est-ce qui t'a le plus marquée lors de ta première marche ?
Durant la première marche à laquelle j’ai participé, ce qui m'a le plus impressionnée, c'est la grande accélération lors du dernier mètre, mais je pense que c’est le cas de nombreuses personnes.
Quant à la première marche que j’ai animée, ce qui m’a marquée, ce sont les réflexions des participants. Je me souviens d’une personne qui m’a dit : « donc si je comprends bien, durant 4 milliards d’années, la vue n’existait pas ». Ça m’a beaucoup interpellée que son attention se porte sur ce point : on vit à une époque où le visuel est omniprésent...
La réaction et les questionnements des participants sont tellement variés et interpellants à chaque fois.
Par rapport à ton expérience, quand tu dis que c’est le dernier mètre qui t’a le plus marqué la première fois que tu as réalisé la marche, comme tu l'expliquais, quelle sensation as-tu ressenti ?
Une sensation de chute vertigineuse depuis le haut d’une falaise et d'accélération ! Et également l'impression d'être un grain de sable dans tout ce système. Donc une impression de petitesse, tout en étant complètement intégrée dans ce vivant incroyable.
Quelles émotions t'accompagnent quand tu guides une marche ?
L’émotion qui m’accompagne à chaque fois, c'est l'émerveillement par rapport à l'intelligence du vivant. C'est vraiment quelque chose qui vient vraiment me rechercher à chaque fois, à travers le contenu-même mais aussi dans les interactions avec les participants, la pertinence de leurs questionnements et leur prise de conscience.
Quelle partie de la marche te touche encore aujourd'hui ?
J’hésite toujours à choisir un seul moment, parce que de nombreuses stations de la marche me touchent. J’aime chacune d’elles, vraiment. Mais la station de la Terre océanique m’a bouleversée dès ma première marche. Je savais qu’il y avait eu des périodes de glaciation et de réchauffement, mais imaginer que la Terre entière ait pu être, à un moment donné, une immense goutte d’eau… cela m’a profondément surprise.
Ce qui m’a marquée surtout, c’est de prendre conscience que le cycle de l’eau est là depuis des milliards d’années, et que l’eau qui nous constitue a connu d’innombrables états — liquide, gazeux, solide — et a interagi avec de multiples formes de vie : une plante, un animal, peut‑être même mon voisin. Cela nourrit ma réflexion sur le « vivre ensemble ».
Une autre station qui me touche beaucoup est celle du Carbonifère. Elle permet de comprendre qu’il a fallu vingt‑cinq millions d’années pour que le bois des immenses forêts de l’époque se transforme en charbon. Et quand on met cela en perspective avec la fin de la marche, lorsque l’on arrive à l’ère industrielle et à l’accélération fulgurante de la consommation des ressources, on réalise à quel point l’humain est devenu un super‑prédateur. On marche longtemps avant que l’humain n’apparaisse dans le récit, et en quelques centimètres seulement, on voit comment il bouleverse et détruit les écosystèmes.
Quels sont les défis que tu rencontres en tant qu’animatrice de marche ?
Dans une marche, il faut gérer à la fois la distance et le temps tout en étant à l’écoute du groupe. Par exemple, si des participants nourrissent une curiosité particulière pour une station, en tant qu’animateur, on peut décider de l’approfondir et y rester plus longtemps. Ce qui implique d’adapter la ou les stations suivantes pour rester dans le timing. C’est un défi mais en même temps, ça nous incite à nous transformer et nous adapter en permanence comme le vivant le fait depuis des milliards d’années.
Chaque marche est différente car chaque public a un ADN différent. Pour rendre leur expérience la plus immersive possible, il est important d’être observateur et adaptatif. On a beau connaître le narratif de la marche, la distance qu'on va parcourir et le temps que ça prend pour aller d'une station à une autre, il faut rester vivant !
C'est une marche qui nous pousse aussi en tant qu'animateurs à ne pas être trop dans notre tête aussi, mais à être beaucoup dans le ressenti au niveau du groupe. Ce n’est pas évident. Mais c'est une belle leçon de vie.
Qu'est-ce qui te motive à guider des marches ?
J'adore transmettre des choses que j'ai pu vivre et qui m'ont bousculée. Dans la Marche du Temps profond, il y a différents temps de transmission : chacun va pouvoir repartir avec une action différente en fonction de ce qui l’a touché pendant la marche. Cet aspect de mise en action me semble aussi important.
Fresque du climat versus Marche du Temps profond, tu les animes toutes les deux. Qu’est-ce qui différencie ces deux expériences ?
La Marche du Temps profond offre une expérience beaucoup moins anxiogène que la Fresque du Climat, où les participants restent souvent dans le mental et repartent parfois stressés. En marchant dans un cadre naturel, apaisé par les arbres, les sons et le paysage, on entre davantage dans le ressenti et le temps long. Le mouvement du corps permet de prendre de la hauteur et d’aborder les enjeux avec plus de distance. Contrairement à la posture passive de la Fresque, la marche met réellement en mouvement, physiquement et intérieurement. Elle crée aussi une dynamique collective plus horizontale : on s’arrête ensemble, on partage, on rebondit sur les ressentis des autres. Les échanges se poursuivent entre les stations, de manière fluide et spontanée. En changeant régulièrement de binôme, on rencontre une diversité d’énergies, de l’anxieux à l’optimiste. À la fin, on se sent plus engagé, moins stressé, et déjà prêt à se mettre en mouvement pour la suite.
Comment a évolué ta pratique au cours du temps?
Avec le temps, j’ai étoffé la boîte à outils que j’utilise pour animer, ce qui est intéressant car on utilise des outils différents en fonction des groupes. Et là on revient à la notion d’adaptation dont on a déjà parlé et qui est pour moi une des caractéristiques du vivant.
J'ai aussi gagné en confiance dans ma façon de partager, de me lancer à l'eau et puis d’utiliser ma boîte à outils et de me l'approprier pour devenir autonome.
Est-ce que tu as une anecdote marquante à nous partager ?
Lors d’une Marche du Temps profond sous la pluie avec des élèves de rhéto, j’ai découvert un public bien plus réceptif que prévu. Malgré les averses, ils sont restés engagés, curieux et pertinents, posant des questions que des adultes ne formulent jamais. Même les activités en pleine gadoue ont été accueillies avec enthousiasme. Cette expérience a bousculé mes croyances : les jeunes peuvent se montrer profondément impliqués lorsqu’on leur offre un cadre vivant et incarné.